De l'encre dans les veines

Une plume au bout des doigts, un monde derrière la tête...
 
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 Yann

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Lolilola
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MessageSujet: Yann   Mer 11 Nov - 17:49

Bon. J'ai pas fini, et je sais pas quoi en penser, mais voilà un début de suite pour "Tu ne devrais pas"... (je précise que ça peut se lire séparément.)

EDIT : Désolé pour les nouveaux lecteurs si ça gêne votre lecture, mais j'ai édité des modifs' en rouge pour les anciens, s'ils pouvaient me dire ce qu'ils en pensaient... Entre crochet, c'est l'ancienne formule pour que vous puissiez comparer.

« Pour tous ceux qui se souviennent. Pour tous ceux qui oublient. Pour tous ceux qui espèrent.
Et même, pour tous les autres. »

Yann


La gare est déserte maintenant. Plus aucun train ne roule encore. Alors, peu à peu, les gens sont partis, emportant avec eux l’écho de leurs pas et de leurs paroles. Peu à peu, la nuit est tombée, dissipant la chaleur et l’agitation de la journée. Peu à peu, le bâtiment est devenu le royaume du silence et de l’obscurité. Sur les quais, le vent fait claquer les journaux et les papiers d’emballages négligemment jetés au sol. Un wagon sommeille sur ses rails, vide de passagers. Les gens ont oubliés quelques valises à l’intérieur. Ils viendront les réclamer demain. Mais demain, c’est si loin. Encore toute une nuit à vivre cette vie morne. Encore toute une nuit à attendre quelque chose, quelqu’un. Ou bien un train. Celui du bonheur ou de l’amour… TER ou TGV ? Peut-être est-il en grève. C’est la nuit sur la gare.

Plus un chat dans ce chantier déprimant. Dans ce décor d’oubli. Juste les outils laissés à terre, au milieu des brouettes chargées de sacs de ciment et des lourdes poutres métalliques. Juste les cordages qui se balancent dans la brise. La longue silhouette d’une grue. Les échafaudages, semblables à des squelettes de titans, abrités par les bâches grises ou vertes. Le fer et l’acier ancrés dans la terre, les constructions immobiles, précaires mais déjà fortes, qui s’élancent vers le ciel. La mécanique. Le progrès. La destruction. Et la longue plainte des étoiles enfumées dans le ciel sombre. Ce chantier est figé dans l’attente d’un lendemain, d’un autre jour, d’un travail qui donne l’impression d’être vivant. Ce chantier le cimetière des espoirs déçus, des rêves morts-nés, des projets inachevés. Ce chantier est le miroir de la vie. Le reflet de la nuit.

Un soupçon d’activité plane encore dans les rues alors que les lumières des fenêtres s’éteignent progressivement. Les réverbères, à l’inverse, s’allument. Quelques passants se pressent dans leurs sombres pardessus. Tassés sur les sièges des voitures aux phares illuminés, les gens appuient sur l’accélérateur. Des chats errants renversent une poubelle. Puis le pseudo-silence qui revient et s’insinue dans les maisons. On a allumé les télévisions, couché les enfants. Au fond des lits, certains dorment, d’autres s’aiment, songent, pleurent, s’agitent. Le noir et le vent sifflant posent la peur sur les paupières fermées. C’est le va-et-vient des pensées floues et douloureuses, c’est l’ombre, la lumière. La première nuit d’un bébé. La dernière d’un vieillard. Rêve ou cauchemar.

L’homme est debout, face à la mer froide et déchaînée. Derrière lui, la station balnéaire dégage une grasse odeur de beignets. Ballons oubliés et pelles abandonnées [jonchent] parsèment le sable, tâches de couleurs anodines, vulgaires morceaux de plastiques. Il aimerait ignorer les relents de gaieté et d’agitation qui lui parviennent après avoir régné en maître sur cette plage toute la journée. Comment le pourrait-il ? Il repense à son propre bonheur, inexistant depuis deux ans maintenant. Plus longtemps, même… Il ne sait plus, il a oublié la dernière fois qu’il a ressenti ce sentiment étrange. Chaque souvenir de joie lui semble faux, inventé par une mémoire déficiente. Les vagues lèchent ses pieds et trempent ses chevilles. Il se penche, savoure leur arôme salé, leur froid piquant, la douceur de l’écume. Dans ses yeux gris d’acier, un voile de tendresse se pose, son chagrin amer atténué par celui de l’océan. Puis il se redresse, très droit dans la nuit noire.

« Tu vas attraper froid. »

La voix de Nolwenn n’est qu’un rêve, une illusion. Pourtant ses inflexions un peu rauques sont si réalistes qu’il pourrait presque sentir parler la jeune femme derrière lui. Alors il voudrait se retourner pour la voir, se remplir les yeux de son visage. Elle n’est pas belle ; du moins, pas d’une beauté que tous reconnaissent et admirent. Il se dégage d’elle quelque chose de différent, de spécial, d’attirant et de dérangeant à la fois. De[s] longs cheveux [longs], jamais attachés, des cheveux de feu qui dansent sur sa tête, ruissellent sur ses épaules, coulent dans son dos, heurtent ses cuisses, caressent la pliure de ses genoux. Des yeux aussi noirs que la pupille, des yeux intenses, profonds, abyssaux, troublants. Un visage pâle, maigre, des pommettes hautes et marquées, un nez en bec d’aigle, un menton acéré. Une bouche aux lèvres trop fines, au sourire de guingois. Des formes inexistantes, une silhouette petite, mince, sèche, des gestes saccadés mais légers, une démarche fluide. Un briquet. Toujours un briquet. Fascination de la flamme, goût du danger. Cloques au bout des doigts. Rire au bout des lèvres. Nolwenn, quoi.

« C’est du passé, maintenant. Faut oublier. »

Il a parlé à voix basse comme pour mieux se convaincre des mots qui s’imposent à lui. En vain. Même le vent n’ébranle pas son corps raidi par le poids des souvenirs. Même la mer semble le fuir, glissant jusqu’à ses souliers pour reculer précipitamment. Colosse aux pieds d’argile, au regard d’acier, au manteau trop large et trop usé. Les grains de sable s’arrachent de leur plage pour le narguer, irritant ses yeux et sa gorge. Il en capture quelques-un au creux de sa main. Des miettes. De minuscules miettes. Voilà ce qu’il lui reste aujourd’hui de son passé heureux, voilà les seules marques de son bonheur qui ont subsisté avec le temps. La tristesse des années précédentes, par contre, est omniprésente. Dans chaque vision. Dans chaque pas. Dans chaque souffle. Les gens appellent ça la mémoire. Il voudrait bien s’en débarrasser, de la mémoire, lui. A quoi bon se faire souffrir à coup de souvenirs ? Pourquoi est-ce les rides du malheur qui restent gravées sur le front ? Les méandres du chagrin qui demeurent [dans les yeux] incrustées dans la peau ?

« Pour ne pas recommencer les mêmes erreurs, souffle le vent à son oreille. »

Les erreurs. Ses erreurs. Il y a celles qui n’ont pas de conséquences. Et celles qui brisent les autres autant qu’elles vous brisent vous-même. Injustes. L’océan continuera son va-et-vient mais Pauline s’est déjà arrêtée. La nuit tombera, encore et encore, mais Pauline ne se relèvera jamais. Par sa faute. Oh, il en a fait, de la prison. Soupçonné de meurtre puis accusé de négligence… Il en a passé, des mois, dans le bâtiment en béton avec la liberté dans un coin de sa tête. Et on l’a libéré comme ça, et il est parti dans les rues, et il a marché vers la plage. Cela n’a pas suffit à expier son crime. La vraie punition, c’est aujourd’hui qu’il la subit. Remords, souffrances, solitude : il a perdu Nolwenn, condamné Pauline. La faute est gravée en lui, impardonnable. Mais qui peut comprendre ? Qui peut juger ?


Dernière édition par Lolilola le Ven 1 Jan - 12:34, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Yann   Dim 15 Nov - 20:54

Comme je te l'ai dis, moi, je n'ai pas compris tout de suite qu'elle était morte. Soit tu le laisse dans cette brume, auquel cas tu vires l'imparfait de la description, soit tu es claire et tranchante. J'aime énormément ce texte, son début est splendide. Tu as lu Baudelaire, son spleen ? Ton atmosphère me rappelle immensément son ambiance. Tu ne tombes pas dans le mélo, tu offres un texte clair, acéré. Dur et doux à la fois. J'espère que tu le garderas par la suite, parce que c'est un style qui te vas très bien.
Bonne chance pour la suite, ce n'est pas un sujet facile.

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MessageSujet: Re: Yann   Lun 16 Nov - 14:59

Merci beaucoup^^ Ça fait plaisir !

Plusieurs points : non, je n'ai pas lu Baudelaire. Faudrait que j'essaye. Pour la description, je vais mettre au présent dès maintenant. Je trouve que ça fait mieux, tu peux me dire ce que tu en penses ? Et pour le style, j'espère aussi le garder, je ne suis pas sûre d'y arriver... Mais j'aime ce côté dur et doux, comme tu l'as dit. Dur dans la réalité, doux dans les sentiments... je suis contente que mon début te plaise, en tout cas.
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MessageSujet: Re: Yann   Mar 17 Nov - 20:44

Ça me plaît.

Que dire d'autre. Je ne suis pas douée pour les commentaires à rallonge. Alors je vais m'arrêter là, et reculer comme la mer devant ton homme...
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MessageSujet: Re: Yann   Mar 17 Nov - 20:58

Merci beaucoup. En effet, c'est pas un commentaire à rallonge, mais c'est franc et ça fait plaisir^^

Je pense que je vais inclure "Tu ne devrais pas" dans ce texte en tant que souvenir, je vous montrerais ce que ça donne dans la suite...
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 18 Nov - 16:37

Oui, je pense que ça ferait bien ^^
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 18 Nov - 16:58

J'aime ce texte, avec ce côté, comme vous dites, dur et doux à la fois, tendre et mélancolique. J'ai eu l'impression d'entendre la mer, de sentir la morsure du vent et du sable sur mon visage, et de voir les vagues allez, venir, encore et encore. Ce texte, c'est un peu comme de la poésie. Et puis de l'autre côté, on sent l'amertume de ton homme.
J'aime vraiment =)
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 18 Nov - 20:03

Merci beaucoup. Je suis contente que tu te sois autant immergée dans ce texte. Cette poésie, je ne m'attendais pas à la faire ressentir, et je suis ravie que ce soit le cas. Ça me fait vraiment très plaisir comme commentaire^^ Mais n'hésitez pas à donner des critiques sur ce texte ! Bloquant sur "Linda, la sirène de la maison d'en face", j'ai pensé proposer ce texte au Prix Clara si j'arrivais à le finir et j'accepte donc tous commentaires qui me permettent de l'améliorer.

P.S. : j'adore ton vava, il est super beau !
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MessageSujet: Re: Yann   Jeu 19 Nov - 20:24

Suite. C'est pas relu. J'ai inclus la deuxième version de Tu ne devrais pas. Idem que le message précédent...

Demain, la vie recommencera. Les trains rouleront dans la gare, les marteaux frapperont dans les chantiers, on marchera dans la rue et on rira sur la plage. Demain, il fera beau. Lui, il traînera ses souvenirs et sa douleur. Eux, ils l’ignoreront. Surtout, surtout, ne jamais se mêler des soucis des autres… Demain, oui, le ciel retrouvera ses couleurs ; mais rien ne rien à rime et rien ne nous retient là. Là où les gens courent, crient, font semblant de vivre. Là, ailleurs. Quelle importance ? L’homme regarde l’océan, s’y perd. Les vagues vont et viennent dans ses yeux gris. [Ni noir, ni blanc.] Ni sombres, ni clairs. Mélange. Brume. Soupir. Aimer ? A quoi bon ? Vivre ? Pour quoi faire ? Les sentiments orchestrent l’existence d’une façon bien étrange. Mélomanie, dysharmonie… Le bonheur est écœurant, la tristesse récurrente. L’homme regarde l’océan et n’y lit que [la décadence] l'absurdité de ses propres actions, les conséquences de ses mauvais choix. Ni joie, ni chagrin. Mémoire. Brouillard. Souffrance. Demain arrivera bien assez tôt. Pour l’instant, c’est la nuit, tranquille et compatissante. La nuit, longue et calme. Et puis, belle. Secrète. Comme Nolwenn, comme Pauline. L’homme pleure. Mais de l’intérieur seulement. Comme toujours.

« Yann ? »

Son prénom, maintenant. Illusion ? Non, la voix est bien réelle, tout comme la main qui s’abat sur son épaule. Il grogne, et se retourne. C’est Finn, le jeune DJ du coin. Les cheveux blonds-filasses, qui effleurent à peine les épaules. La poitrine creuse sous le t-shirt crasseux, les membres minces, grande perche, sauterelle dégingandée. Le jean étroit, cannabis dans la poche, la paire de Nike adoptée plus par mode que par goût du sport. Les yeux bleus, vagues, un peu inquiets derrière une paire de lunettes. Inquiets pour qui ? Lui ? Comme si quelqu’un s’occupait encore de sa vieille épave [à souvenirs = supprimé] confrontée à l’océan et aux remords… Les jeunes perdent leurs temps dans les facs et les boîtes de nuit, pas face à la mer, à côté de quinquagénaires déprimés et déprimants. Ce n’est pas ce qu’aurait fait Pauline, en tout cas. Les traits du visages se durcissent, la main congédie l’adolescent. Il reste là, insiste :

« Vous ne pouvez pas rester là… Vous voyez bien qu’il pleut ! »

Non, il n’a pas vu. Il n’a pas senti les gouttes de pluie tomber du ciel, traîtresses, pour s’écraser sur ses larges épaules. Il n’a pas aperçu le rideau humide qui danse devant ses yeux, constellant de gouttes les [verres de vue] lunettes du DJ. Détaché, mélancolique, lointain… Il n’a même pas remarqué cet énième caprice du ciel, et soupire.

« Allez, venez boire un verre. Ça va vous faire du bien. »

Boire… Boire… Nausée. Il encaisse le coup douloureux et décline l’offre. Pourtant la simple notion de l’alcool a réveillé mille sensations, soulevé son cœur, ébranlé son esprit. Il voulait s’extraire de ses souvenirs ; il y replonge contre son gré. La bouteille, liquide rouge, odeur enivrante, arôme [piquant] fruité qui caresse son palais. Il revoit la voiture, la route trouble, les phrases incohérentes qu’il marmonne en donnant de brusques coups de volant. Et puis… Que s’est-il passé ? L’intuition, qu’ils appellent ça, les autres. Lui, il se rappelle juste de l’étau qui lui a comprimé la poitrine, l’espace d’un instant, puis du sentiment que Pauline était en danger. Et puis…

« Je peux pas vous laisser là… C’est un coup de cafard, ça va passer, mais vous avez besoin d’un peu de compagnie. Il doit bien rester un bar ouvert, si vous voulez pas une petite bière, on vous prendra un café. Je vous le paye, tenez ! Vous allez pas rester planté sous la pluie, en pleine nuit ! »

Il n’a pas écouté le monologue, malmené par une mémoire décidément trop fidèle. Finn s’en rend compte et laisse échapper un soupir.

« Allez, Yann, venez avec moi. Et puis tirez pas cette tête, on croirait que vous allez vous flinguer ! »

L’homme a un sourire amer, caresse l’idée [pour = supprimé] quelques instants, puis la repousse. Partir ? En a-t-il vraiment le droit ? Non, pas lui. Sa destinée est de rester là, d’expier son crime, de regretter. De raconter, pour que les autres n’agissent pas pareil. Mais à qui parler ? Qui voudrait le croire, ou même l’écouter ? Le DJ réitère son [projet] invit' avec conviction, [réponse aux interrogations muettes qu’il se pose] et il se décide. Oui, lui dire. Lui expliquer. Sans chercher à s’excuser ou à se justifier, oh non, sans faire étalage de ses souffrances. Juste le prévenir. Après tout, ça pourrait lui arriver, à ce jeune. Qui sait ? Rêveur, irréfléchi, parfois tête brûlée. Attiré par l’interdit, les substances illicites. Frimeur, dit ne pas craindre la prison. Alors que ce qu’il faut redouter, c’est les raisons qui nous y amènent… A nouveau, l’homme étire les lèvres en une mimique dénuée de joie. Plus de doutes, Finn est la personne qu’il lui faut. Il lui ressemble jeune, et n’a pas peur des yeux gris torturés de souvenirs, alors quelques bribes de conversation leur échappent quelque fois quand ils se croisent. Il s’étonne de ce contact humain agréable et tâche de conserver la discrète amitié qui s’est nouée entre eux. Mais jamais il n’aurait pensé se faire aborder avec inquiétude par cet adolescent, une nuit de pluie, face à l’océan. Jamais il n’aurait pensé dire ce qu’il veut lui dire. Et alors ? Ce n’est sans doute pas un obstacle, [quand] puisque même les barrières d’âge et de solitude s’effondrent…

« Ok. »

Deux lettres, deux syllabes lâchées brusquement qui surprennent Finn. Le blondinet arrondit les yeux, puis se reprend et sourit, satisfait de la réponse. L’autre a déjà quitté la plage pour s’éloigner à grandes enjambées, il trottine pour ne pas se laisser distancer. Bientôt, le macadam de la rue remplace le sable glacé, claque sous les semelles de leurs chaussures, résonne dans la pénombre. Ils écoutent l’écho de ce bruit presque inquiétant sans oser parler. La ville est presque déserte maintenant. Un taxi s’arrête, dépose une vieille dame sur le bord d’un trottoir. La lumière blafarde des réverbères creuse les rides du visage âgé, étend les ombres tout autour des yeux et des lèvres plissées en un maigre sourire. La grand-mère a l’air d’une fleur fanée dans sa robe fade et ne rend pas son salut poli au DJ. Peut-être sa fin est-elle lointaine, peut-être tout proche. Il y a tant de gens que l’on croise au matin, dans la rue, et qui meurent le soir-même. On ne peut jamais savoir. Décuplée par la nuit, cette sensation prend la forme d’une angoisse sourde qui vous compresse le cœur. Et tournent, tournent les aiguilles sur le cadran de la mairie. Passent, passent les mètres avalés par la démarche rapide du duo [décalé] singulier. En tendant l’oreille, on peut entendre le son de l’océan, mais bientôt un unique coup au clocher vient masquer ce bruit discret. L’homme aux yeux d’acier choisit ses mots pour son récit tout proche et manque [de = supprimé] ne pas remarquer que l’adolescent s’est arrêté.

Le bar dans lequel ils entrent est vide, si l’on exclut quelques soûlards endormis sur les tables et un couple de jeunes qui doit sortir d’une fête et s’embrasse à présent. La serveuse s’appelle Maggie. Elle a des cernes, un teint de papier mâché et des cheveux défaits. Son air blasé laisse penser qu’elle ne s’étonne plus de rien. Un chiffon sale est posé sur le comptoir mais semble ne pas l’avoir nettoyé depuis longtemps. Un verre cassé gis non loin du distributeur de cannettes sans que personne ne pense à le ramasser. Une bouteille vide, sans étiquette, décore une étagère vide. Eclairés par les néons, ces détails prennent une dimension sinistre, et une drôle d’atmosphère flotte sur les lieux. Ambiance d’après-minuit.

« Je vous sers quelque chose ? »

La voix est pâteuse et morne, fatiguée, ennuyée, habituée. Les amoureux chuchotent dans leur coin. Il fait chaud. Yann commande un café serré qui lui promet encore une nuit –enfin, ce qu’il en reste– d’insomnie. Finn demande un Coca Light. Une table isolée leur tend les bras. Les chaises sont en plastiques. Par la vitre, on n'aperçoit rien d’autre qu’une obscurité [opaque] mate. Le quinquagénaire attend que Maggie leur apporte les boissons avant de parler. Il boit encore une rasade du liquide noir. La gorge lui brûle.

« Finn. [Je vais te raconter une histoire.] Tu veux que je te raconte une histoire ?
- [Je vous écoute, Yann, répond le jeune homme.] Ben... Si vous voulez !
»

Il a l’air surpris mais attentif. L’homme se tait un instant. Il repense à la petite vieille qu’il a croisé dans la rue, à cette impression de vie morne et éphémère, et si précieuse à la fois. La colère le prend. Pourquoi [ses êtres chers] les gens qu'il a aimé sont-ils partis avant l’heure ? Pourquoi n’ont-ils jamais atteint un âge plus avancé, plus conséquent, plus mûr ? Il parle. Sa voix se fait dure, le souvenir devient réel, visible, se meut devant ses yeux. Alors il parle. [Encore et encore.] S'enhardit peu à peu.

[imparfait et passé simple] présent

« Tu ne devrais pas prendre la voiture ce soir. »

Yann se retourne à l’entente de cette phrase. C’est Pauline. Elle a mis sa robe grise, celle qu’il n’aime pas parce qu’elle lui donne triste. Mais peut-être l’est-elle vraiment ? Il jauge ses yeux clairs, démesurés dans son visage maigre, et contemple ses lèvres serrées à la recherche d’une émotion qu’il ne voit pas. Aucune mèche ne s’échappe de son chignon, ça lui donne l’allure d’une fillette vieille avant l’âge. Et puis elle regarde dans le vide. Il fronce les sourcils.

« J’en ai besoin.
- Mais tu as bu ! »

L’homme sent ses épaules s’affaisser et soupire presque malgré lui. Encore cet argument. Toujours cet argument. Pauline serre les poings maintenant, elle est mécontente, fâchée. Tout son être semble lui dire qu’il exagère, qu’il n’a pas le droit de faire ça. Pas le droit de se pencher sur cette bouteille à l’odeur enivrante. La liqueur a bon goût, pourtant, il aime quand elle se répand dans son palais avec un léger arôme de liberté.

« Je tiens bien l’alcool.
- Ils disent tout ça, murmure tristement la jeune fille. »

Elle tient entre deux doigts un article de journal soigneusement découpé. Il lui prend des mains en évitant son regard et le lit. Il y avait encore eu un accident de circulation. Au volant, des ivrognes. Et puis, des photos de voitures aux tôles froissées et aux vitres brisées. Et des morts. Hommes, femmes, enfants.

« Il ne faut pas lire ce genre de choses. »

Elle baisse les yeux. Elle va pleurer. Il déchire le papier.

« C’est des mensonges, tout ça ! »


Pas de réponse. Les fragments de l’article s’envolent comme des papillons blancs avant de choir sur le carrelage de la cuisine. Pauline se penche pour les ramasser et, sans un mot, les met à la poubelle. Puis elle se tourne à nouveau vers Yann.

« Tu ne buvais pas, avant. »

Il hausse les épaules. Il se sent plus raide qu’il ne le voudrait et maudit les mots si douloureux qu’elle peut lancer.

« C’est ma faute ? insiste-t-elle doucement.

- Non. Tu sais bien que non.
- Mais c’est à cause de moi que maman est partie, n’est-ce pas ?
- Je t’ai dit non ! »

Il a crié et le silence qui suit le met mal à l’aise. Il grogne, évitant les deux yeux clairs :


« Et puis laisse ta mère où elle est.
- Au fond d’une tombe, souligne-t-elle d’un ton amer qu’il ne lui connaît pas. »

Elle a pincé les lèvres, contrariée et un peu triste, aussi. Yann secoue la tête pour dissiper le souvenir des mains décharnées et des orbites presque creuses. Le souvenir de la maladie qui, lâche et cruelle, a frappé pendant la période de faiblesse qui suit les accouchements. Au moins Nolwenn était-elle morte heureuse. Au moins avait-elle pu choisir le prénom de sa fille. Il soupire et ramasse les clés de contact qui traînent dans l’entrée.

« Tu ne devrais pas prendre la voiture ce soir, répète-t-elle, presque suppliante.

- Je sais. »

Il pose la main sur la poignée. Elle baisse la tête.


« Ton manteau.
- J’ai pas froid. »

La porte claque. Pauline pleure, et Yann est furieux. Pour elle, il pourrait décrocher la lune ou soulever des montagnes ou apprendre comment voler avec les oiseaux. Pour elle, il boit mais ce n’est pas de l’alcool, c’est des rêves bruts, du courage à l’état pur, une bouffée de chaleur exaltante. C’est la possibilité de lui donner un avenir, de voir rire ses yeux de presque orpheline, de l’entendre parler avec la même volubilité que les autres jeunes gens. La possibilité de lui offrir un sommeil toujours aussi paisible que celui des anges et de pouvoir la protéger de tous les dangers. Mais elle ne comprend pas. Et elle lit les journaux, et elle met sa robe grise, et elle se fait des chignons dont aucune mèche ne s’échappe ! Il crispe les mains sur son volant, enfonce le pied sur l’accélérateur. Le moteur rugit. Ça aussi, ça a des allures de liberté. Ça aussi, il aurait voulu lui donner. Elle n’aime pas qu’il conduise. Elle est trop fragile, trop compliquée à comprendre. Parler à une bouteille ou à une voiture, c’est plus facile. C’est ça, il allait parler à sa vieille carrosserie.

« Tu sais, quand je conduis, je sais où je vais. Je choisis ma route. Mon chemin. Mon tournant dans l’embranchement. Ou alors c’est à sens unique, et c’est aussi bien parce que je sais que je risque pas de me tromper. »

La route est trouble. Mais c’est pas à cause des larmes, bien sûr. Yann ne pleure jamais. Il ne rit pas non plus. Enfin, pas vraiment.

« Le problème avec la vie c’est que c’est pas pareil. La direction qu’on prend, c’est pas tout le temps celle qu’on voudrait et on n’a même pas de voitures. On se crève les pieds sur les cailloux du chemin. Et Pauline elle est pas contente si je trouve un moyen d’aller sur la voie express… »

Il parle trop, il va trop vite. Il a grillé un feu. Ça le fait sourire. Griller un feu. Arroser de l’eau. Monter en bas. Descendre en haut. Et puis quoi encore ? Les gendarmes croient lui faire la morale, illogiques qu’ils sont ? Ils ne lui donneront pas d’ordre !

« Allez, accélère, ma cocotte. On va lui montrer, à Pauline, qu’elle a tort. On va lui montrer que c’est qu’une petite gamine bornée qui croit tout savoir. Qu’à son rythme, elle va aller dans une impasse sur le chemin de la vie… Une impasse… »


Yann freine brusquement. Quelque chose ne va pas.

« Une impasse… »

Dans le silence de sa voiture, maintenant que les roues ne crissent plus sur la route, l’expression sonne d’une façon étrange, presque effrayante. Une façon double-sens. L’homme sent le sang battre à ses tempes. Ses mains sont moites sur le volant. Sa poitrine lui semble serrée dans un étau sans qu’il comprenne pourquoi. Une impasse sur le chemin… Pauline… Est-ce que… ? La voiture de police l’a rattrapée, les gendarmes sifflent, parlent de test d’alcoolisme. Il ne veut pas les écouter, il a peur, peur pour Pauline. Il y a un problème, il le sent. L’uniforme bleu apparaît dans le rétroviseur, il démarre brusquement, fait demi-tour. Vite, plus vite. Toujours plus vite. Il a presque manqué le virage, les pneus crissent. Plus vite ! La nausée le prend, il revoit la robe grise et le chignon et les yeux tristes… Les mains décharnées de Nolwenn… Où a-t-il mis ses clés ? Tant pis, un coup d’épaule dans la porte.

« Pauline ! »


C’est elle, là. Allongée par terre. Inerte, comme les poupées de chiffon avec lesquelles elle jouait, petite. Un couteau suisse gît à côté de sa main fragile, les veines sont tranchées et le poignet baigne dans une mare de sang. Le sol se met à tourner sous Yann, quelque chose coule sur ses joues. Il ne pleure pas, non, il ne pleure jamais…

« Tu ne devrais pas prendre la voiture ce soir. »

Il entend encore sa voix triste en tombant à genoux. La sirène de la police, tout près, il se met à vomir. Pauline… Pauline…

« Vous croyez que c’est lui qui a fait ça ? »

Des mains étrangères l’empoignent, le secouent. Il entend la voix des policiers, voit les yeux clairs et vitreux, encore grands ouverts.

« Ça ressemble plus à un suicide.

- On dirait qu’il a bu… »

Soudain, son visage s’éclaire d’un sourire vacillant, comme désabusé. Mais oui. Mais oui, bien sûr, c’est ça ! Pourquoi s’inquiète-t-il ? Il ne faut pas s’en faire. Non, non, ce n’est pas du sang, juste du vin.

« Regarde, Pauline ! Regarde comme tu es libre, maintenant…

- Je ne comprends pas ce qu’il dit. Il délire complètement !
- Pauline… Ma petite Pauline…
- Aidez-moi ! Il va me claquer dans les doigts ! »

Juste du vin. Rassuré, Yann laisse le noir l’envahir peu à peu. Juste du vin.


Dernière édition par Lolilola le Ven 1 Jan - 12:56, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Yann   Dim 29 Nov - 18:56

Je susi désolée Lolichou, je te fait attendre, encore et encore... ^^
Bon, le commentaires de 20 lignes, approfondi et tout, ce sera pas pour tout de suite, je le lirai au calme, un autre jour, parce que là, y'a la télé en bande son, c'est pas top... ils profitent de la nouvelle télé... --' enfin je peux pas le leru repprocher donc du coup, j'ai juste survoler le début, mais je trouve ça très bien, pour ce que j'ai lu, j'ai beaucoup aimé. Donc désolée, mais tu vas devoir te contenter de ça pour l'instant ! ^^ promis, je reviens le plus tôt possible !

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MessageSujet: Re: Yann   Dim 29 Nov - 20:23

Je suis désolé mais je crois que je ne pourrai rien dire d'autre, à part que c'est Magnifique . C'est triste . Superbe . Vraiment .

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MessageSujet: Re: Yann   Mar 1 Déc - 19:29

Cab' --> Pas grave, t'inquiètes^^ Au moins tu as fait remonté le sujet !

Wildy --> Merci. Tu es peut-être désolée de ne pas être très constructive, mais moi ça me fait très plaisir ! Tu as tout lu ? Pour ma part, j'ai remarqué quelques petites incorrections, je vais les modifier mais ne t'inquiètes pas : ça ne va pas changer la suite, c'est pas la peine de relire.
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 2 Déc - 22:17

Ouep. J'ai tout lu. Tu vas mettre une suite ?

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MessageSujet: Re: Yann   Jeu 3 Déc - 19:04

Oui. Elle est en cours. Je sais que je me suis arrêté à un moment qui ressemble à une chute, mais en fait le passage en italique était un texte à part. J'ai eu l'idée de l'inclure après. C'est pour ça que ça fait cet effet. En tout cas je la mets dès que possible.
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MessageSujet: Re: Yann   Mar 8 Déc - 21:44

J'adore, je trouve que ce style te va tès bien... Mais (de mon point de vue) ce style est plutot calme, et je pense que tu devrai essayer de rajouter du piment... tu vois ce que je veux dire? Non? c'est pas grave sinon, ton texte est vraiment bien escrit^^
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 9 Déc - 15:15

Tu trouves que ça manque d'action, c'est ça ? Je suis d'accord, c'est pour ça que j'ai fait apparaître Finn et que j'ai écris des souvenirs, pour éviter de tourner en rond. Après, je veux écrire des morceaux de vie et toutes les vies ne sont pas passionnantes, celle de Yann a été très mouvementée mais maintenant il est ancré dans une routine douloureuse... Je voulais faire ressentir ça, si ça ennuie ou que ça lasse, c'est que je me suis plantée. J'essaierais de revoir tout ça.
Je suis désolée, vos commentaires me boostent mais j'ai du mal à écrire, je préfère ne pas vous mettre une suite de quelques lignes à peine...
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MessageSujet: Re: Yann   Jeu 10 Déc - 20:56

Finalement, un autre bout. Je n'ai pas trouvé le courage de relire ma nouvelle depuis le début, et j'ai peur qu'il y ait des changements de style, des longueurs ou des coupures... Donc si vous voulez me rassurer, ou au contraire m'indiquer ce qui ne va pas, ce sera avec plaisir^^ Pour l'instant, si je résume, j'ai un style bien mais qui manque de piment, et il faut que j'essaye de développer la peur de Yann dans le morceau "Tu ne devrais pas." Je ne le fais pas tout de suite, mais c'est noté, rassurez-vous !

Le silence retombe. Maggie bâille et le couple rit tout bas. Finn, pâle, n’a pas osé touché à son Coca Light. La brume du récit flotte encore au tour lui et, soudain, le déclic se fait dans son esprit. Il regarde les soûlards endormis et murmure :

« Alors c’est pour ça… Que vous ne vouliez pas boire avec moi…
- Certaines conneries sont plus graves qu’on le croit, tu sais. Trop de vin, ça signifie pas qu’on va juste vomir dans le caniveau et avoir une gueule de bois en se réveillant. Trop de vin, ça veut dire qu’on va perdre le contrôle de soi et ça, crois-moi, c’est très mauvais. »

La voix de Yann s’est faite basse, presque menaçante sur les derniers mots, tandis qu’il se penche par-dessus la table d’un air de conspirateur. Le blondinet baisse les yeux pour échapper à son regard acéré, mais déjà l’autre reprend :

« Si je t’ai raconté cette histoire, c’est pas au hasard. Je t’ai parlé de ma vie comme j’aurai pu te parler de celle des autres. Je veux juste que tu saches que ce genre de choses est vraiment arrivée, pour un truc aussi bête que quelques bouteilles d’alcool, et que ça continue d’hanter les gens comme moi. Les jeux d’enfants ont des règles, pas de conséquences. Les jeux d’adultes, c’est le contraire… »

La métaphore s’évanouit dans l’air à peine prononcée. Qui se souvient des mots ? Des phrases prononcées en l’air, parfois au hasard, des promesses qu’on ne tient pas. Du vent. Tout le monde s’en fout… Les gens ont besoin de concret ou bien de désir ardent, de quelque chose de vivant, pas d’idées qui s’évanouissent trop vite. Ceux qui pensent autrement, qui chérissent ce langage inutile, qui s’expriment et qui partagent, ceux-là sont différents, marginaux ou malheureux. Infréquentables. Yann se souvient, il le pensait aussi, avant. Il se disait « Ça n’arrive qu’aux autres. », il se disait « Ça ne me regarde pas » et « Je suis fort comme le roc, je n’ai pas besoin de me confier. » Il ne connaissait pas les autres, il les ignorait, et peu lui importait de frôler chaque jour de parfaits inconnus aux secrets ténébreux. Mais maintenant, c’est lui, cet étranger que l’on évite. Et il est fragile comme du verre. Exposé à toutes les tempêtes, toutes les tourmentes. Il souffre mais ça n’intéresse personne. Il souffre mais ni les gestes ni les mots ne peuvent l’exprimer. Il souffre, et ça le paralyse.

Ploc. Ploc. Le robinet goutte et décompte les minutes de son bruit régulier et monotone. Tout paraît pâteux, cotonneux, pas endormi mais plutôt anesthésié. Juste la nuit, le néon du bar et les rumeurs des discussions. Banalités des connaissances, incohérences des soûlards et niaiseries des amoureux. Lui aussi, il a connu ce sentiment, cet amour, mais c’était différent. Spécial. Les discussions s’entrecroisent ; mots lancés, projetés durement à voix basse, phrases murmurées, saccadées. L’homme boit, les yeux fermés. Il repense à la mer, au contact du vent qui fouette son visage. La gare, le chantier, les rues. Lieux animés puis délaissés. C’est toujours pareil, répétitif, sans pour autant être morne. C’est comme la flamme du briquet qui s’éteint et se rallume. Ça ne lasse pas, mais ça fascine. Comme la mort. Comme Nolwenn.

Finn a peur de parler, de briser cet instant où tout semble suspendu. Les questions brûlent ses lèvres sans qu’il se résigne à les poser. Il n’a jamais aimé le silence, mais y mettre fin ? Yann paraît en transe, absorbé par on ne sait quel souvenir brumeux. Ou, au contraire, trop net pour être supportable… Une voiture passe, vitre baissée, et la forte musique fait vibrer les vitres à défaut d’être entendue. Un rythme violent se devine, le DJ tapote du bout des doigts sur le bord de la table. Les mélodies enjouées reprennent toujours le dessus, c’est la jeunesse. Mais l’homme au regard d’acier a un certain âge et il est brisé, défait, seul. Sa vie ressemble à un interminable requiem. Le blond en prend conscience et a soudain honte de son geste trop insouciant qu’il cesse aussitôt. La Toyota a tourné au virage, le silence revient et s’éternise. Il cherche quelque chose à dire, du réconfort à apporter. Doit-il proposer de payer un autre café, régler l’addition, appeler Maggie ? Il ouvre la bouche pour parler, mais les mots lui échappent, incontrôlables, et ceux qui sortent ne sont pas ceux qu’il comptait dire. C’est une curiosité presque blessante pour ce qu’elle réveille, justifiée, pourtant dérangeante…

« Et Nolwenn ?
-Quoi, Nolwenn ?
- Ce… C’était la mère de Pauline, n’est-ce pas ?
- Ouais.
- Vous… Vous étiez mariés ?
- Pas eu le temps. »

La voix de Yann est rude, sèche, son visage sombre. Labouré de douleur, creusé de souffrance. Brutal. Il sort de sa poche un paquet de cigarette, en tire une qu’il coince entre ses dents, sans la fumer. Le goût du tabac lui emplit la bouche. Il se sent changé depuis qu’il a parlé. Comme une envie de recommencer. Comme une lueur à travers les ténèbres, pas grand-chose, juste assez pour lui rappeler la chaleur du briquet. Mais peut-il raconter ça aussi, le voudrait-elle vraiment ? Il n’est pas fautif avec Nolwenn. Il n’a rien à apprendre à l’ado, rien pour l’aider, rien à lui conseiller. C’est juste une histoire d’amour. Différente, certes, parce qu’elle-même était différente. Mais intime. Secrète. Un canard au fond d’une tasse, la douceur du sucre, l’amertume du café. Il veut fumer, il sort dehors. Le froid le surprend. Le vent… Elle adorait le vent, Nolwenn. Pauline préférait la pluie fine et chaude des soirs d’été. Lui, c’est l’orage sur l’océan. Quand tout se déchaîne, quand la colère, la tristesse oscillent entre mer et ciel. Quand le monde lui ressemble.

Yann a commencé à marcher, et se rend compte que Finn l’a suivi, après avoir payé Maggie. Est-ce mieux, moins bien ? Il ne sait pas. L’habitude qu’il a pris de la solitude est ancrée trop profondément en lui, le reste le déboussole. Et puis il y a toujours cette hésitation. Raconter… Quoi exactement ? Quels moments trouveraient leur intérêt aux yeux du DJ ? Il y a eu tous ces matins ensommeillés et cotonneux, toutes ces glaces à l’italienne, tous ces éclats de rire. Et puis tous ces soirs à l’hôpital, à prier en un dieu auquel on ne croit pas, à se ronger les sangs. Et la fin de cette attente inexorable qui n’a apporté aucun soulagement… Non, il ne sait que dire. Il n’est plus le héros de son histoire mais son narrateur et les mots se font tarder sur la langue. Parce que c’est dur de parler de ce qu’on a aimé et qui nous a cruellement été repris. C’est dur de se plaindre, dur de s’exprimer, de se révéler. On se sent tellement vulnérable quand on se livre dans un dédale de phrases… Et pourtant il sent le blondinet à côté de lui, et il comprend que ce cheval fringant est resté près du vieux canasson qu’il est pour savoir. Pour comprendre. Le monde est tellement compliqué, il faut bien se le faire expliquer… Alors pour la deuxième fois de la soirée, il parle, d’une voix qui sent le café et la cigarette, d’une voix qui sent les années de souffrance silencieuse, d’une voix rude et râpeuse qui pourtant dégage un magnétisme étonnant. Et le temps s’échappe, et la nuit s’étend.
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MessageSujet: Re: Yann   Ven 11 Déc - 20:56

Waouh
.


Edit : je reprends donc mon commentaire, jusqu'ici légèrement cour :§
Bref, ce texte est vraiment superbe. Il est doux, mais rude, l'athmosphère cotonneuse et à la fois coupante...
Et ce Yann...
Résumé : J'aime. Ou alors tu peux reprendre le message du début Razz
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MessageSujet: Re: Yann   Sam 12 Déc - 12:55

Merci énormément, Aëdy, tu peux pas savoir comme ça me fait plaisir^^ Je suis contente que la suite ne t'ai pas déçu par rapport au début que tu avais bien aimé... Je n'ai pas l'habitude de recevoir de tels commentaires Embarassed
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MessageSujet: Re: Yann   Sam 12 Déc - 14:18

C'est beau. Agréable à lire.

Juste un reproche à te faire :

- Qui est le DJ ? J'ai cru comprendre que c'était Finn mais ce n'est pas vraiment clair...

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MessageSujet: Re: Yann   Sam 12 Déc - 15:15

Bah moi je vais me raccrocher au message d'Aëdy, parce qu'elle a dit exactement ce que je voulais. Tu as une façon de nous happer dans ton récit par des hrases parfaitements tournées et placées. L'athmosphère et étrange. Et oui, ce Yann . Il est fascinant. Waw. J'aime.
Bravo, Vraiment.

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MessageSujet: Re: Yann   Sam 12 Déc - 17:21

Merci à vous deux. Le DJ est Finn, en effet, je le précise lors de son apparition.
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MessageSujet: Re: Yann   Sam 12 Déc - 18:18

C'est super. Je ne sais pas pourquoi, mais je prefere la suite. Peu etre parce qu'il y a un grain plus de dialogue, en tout cas je trouve ca plus "pimenté" ^^ J'adore. C'est superbe
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MessageSujet: Re: Yann   Dim 13 Déc - 11:23

Eh ben dis donc... C'est rare que mes textes fassent autant l'unanimité^^ Merci, en tout cas, Fraisy !
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MessageSujet: Re: Yann   Mer 16 Déc - 20:10

Suite. C'est juste le souvenir que Yann raconte, j'avance lentement, j'avance quand même. Merci encore pour vos encouragements.

Janvier. Il faisait froid. Yann marchait, les mains dans les poches, regardant en biais la jeune femme à côté de lui. Nolwenn. Elle avait une écharpe rouge, un ventre rond, elle faisait son sourire de guingois, et il la trouvait magnifique.

« Comment l’appellera-t-on ? demanda-t-elle soudain d’une voix chantante.
- Tristan, proposa-t-il.
- Il y a triste, dans Tristan.
- David.
- Il y a vide, dans David.
- Abel. Raphaël. Gabriel. Ou bien Paul. »

Elle ne répondit pas, mais son regard approuvait chacune des propositions. Le givre crissait sous leurs pas. L’appartement n’était pas loin ; ils salueraient la concierge, le voisin de palier, la mère célibataire aux yeux soulignés de cernes. Puis ils retrouveraient leur petit cocon, leur bulle toute tranquille, et ils parleraient de leur enfant autour d’un chocolat chaud. Ils imagineraient la tendresse dans les yeux du mioche, les doigts pleins de confiture, les poches débordant de billes, les pantalons troués. Famille… Ce mot donnait des ailes. Et papa, maman, ces syllabes enchantées qui débordaient d’enfance !

« Et si c’est une fille ?
- Je ne sais pas. »

Une buse passa dans le ciel gris. Il ne faisait pas beau, le vent sifflait, et pourtant l’air était chargé d’un parfum de bonheur. Peut-être était-ce les mains enlacées ; doigts fins de Nolwenn se cachant furtivement dans les mitaines et paume large, carrée, ferme de Yann. Ou bien c’était la chance, chance de vivre et d’aimer. Simplement le chance. Hasard magnifique, moment sublime. L’oiseau disparût, avalé par les immeubles.

« Si notre garçon s’appelle Paul, notre fille devrait s’appeler Paule…
- Ou Paula.
- Pauline ? »

Yann hocha la tête. Ça lui plaisait, Pauline. C’était simple. C’était doux. Comme cet instant intemporel. Délicatement, ses lèvres se posèrent sur la joue de Nolwenn, juste au coin de la bouche. Baiser volé, plaisir intime. Un sourire fleurit sur son visage. Les pavés paraissaient danser sous leurs pieds. Il se mit à neiger, et la rousse rit comme une gamine au milieu des flocons, un peu de blanc dans les cheveux. Attendri, l’homme l’attrapa par la taille, les deux mains délicatement posées sur le ventre habité.

« Je t’aime.
- Alors tu dois être encore plus fou que moi, dit-elle. »

Bon dieu qu’il aimait ce rire, ce son libre et éraillé ! C’en était presque douloureux tellement ça pressait le cœur. Il sentit une vague de nostalgie inexpliquée le submerger, et la refoula avec peine. Bientôt il serait parent… Quel sentiment étrange… Grisant, nouveau, un peu effrayant même. Renoncer à quelque chose, gravir un échelon ; cette expérience ferait de lui un nouvel homme et de Nolwenn, une nouvelle femme. Mais ça tiendrait le coup, entre eux. Ils le méritaient autant l’un que l’autre. Tout pourrait changer, s’écrouler, se transformer ; ils s’aimeraient toujours de la même façon. Profonde, belle et folle. Et Yann ferait tout pour que ce rire retentisse encore.

« Tu rêves ? »

L’homme ne répondit pas, rattrapant son amour à grand pas. Bientôt, l’immeuble, l’escalier, la porte de leur appartement qu’ils ouvrirent d’un même mouvement ; elle n’était même pas fermée à clé. A l’intérieur, un fouillis discret et chaleureux faisait ressortir le côté distrait et actif du couple. L’étui à violon était posé sur la table, l’éclairage coloré et tamisé, le divan surchargé de coussins. Nolwenn s’y laissa tomber pendant que son compagnon préparait le chocolat chaud et passait un coup d’éponge sur la table. Une odeur de beignets flottait dans l’air. Un foyer. Du bonheur. Brut, pur. Et juste ce qu’il faut d’imperfections pour ne pas s’enliser. Yann se laissa tomber à côté de la jeune femme, capturant le bien-être de cet instant au fond de ses souvenirs. Elle fouilla dans sa poche et sortit le briquet. Rouge. Qu’est-ce qu’elle aimait le rouge… Il disait que c’était le sang, elle disait que c’était la rébellion. Qu’on ne pourrait vivre sans. Que c’était ce petit morceau libre, fougueux, indomptable que nous avions en chacun de nous. Que c’était fort et étourdissant. Pas comme le jaune, joyeux mais trop pâle, ni même comme le orange si mesuré.

« Tu vas te brûler. »

Le feu. Le feu. Intense. Hypnotisant. Dangereux. Yann emprisonna dans les siens les doigts blessés de Nolwenn. Elle le repoussa doucement, les brûlures l’importaient peu.

« Laisse-moi, laisse-moi, ne me fais pas croire que c’est bien d’être raisonnable… Les adultes mentent trop, tu le sais bien, il faut garder de l’enfance en nous. Un petit cerisier en fleurs qui pousse et qui pousse… Des grains de sucre, de ceux qu’on essuie sur le nappe cirée… »

Et elle actionna doucement le briquet, juste pour regarder. Il sourit, parce qu’il aimait quand elle poétisait. Quand elle parlait de cerisier, de nappe cirée. Et du rouge, et du feu.

« Mais tu vas être mère. Les mères, c’est raisonnable. Même si ce n’est pas bien, que les adultes qui disent le contraire mentent. Il faut laisser l’enfant pousser et pousser, ne pas lui voler de sucre. Il faut renoncer à l’enfance qu’on a conservé en nous pour tout lui donner. C’est ainsi.
- Non, je ne crois pas, je ne suis pas d’accord. Etre parent, c’est se faire plaisir, pas se priver, tu ne crois pas ? Est-ce qu’on n’a pas le droit de rester comme on a toujours été, un peu fantaisistes ? Est-ce que c’est mal de voir le monde en couleurs et d’avoir peur du noir ?
- Le mal, le bien, ça n’existe pas… Les enfants doivent être pris en charge par des gens qui gèrent les soucis des grands, qui sont sérieux.
- Ce sérieux qui pose des barrières et contraint les rêves ! Qui abîme les poètes et les rêveurs ! Qui écorche les âmes fragiles ! »

L’homme ne dit plus rien parce qu’il savait que le combat était perdu. Ça ne lui déplaisait même pas. Il aimait quand Nolwenn s’emportait, le briquet toujours dans la main, les yeux brillants et les joues empourprées. Il aimait tout ce qu’elle pouvait dire, tout ce qu’elle pouvait faire. Sa faiblesse et sa force. Sa beauté que les autres étaient trop aveugles pour remarquer. Elle était magnifique… Il l’embrassa, doucement d’abord, tendrement ensuite, avec passion pour finir. Unir leurs corps. Etre lui, être elle. Est-ce que c’était possible d’aimer à ce point ? Il ressentait le bonheur avec une telle force, aurait voulu s’en faire une carapace…

Janvier. Dehors, il neigeait, il faisait froid. Les rues désertes résonnaient encore de l’écho des rires qui les avaient peuplé plus tôt. Les autres étaient loin. Les cafouillages de la société, les maladies incurables, l’océan sur la station balnéaire, tout ce que Yann vivrait, tout cela était distant, tout cela n’existait pas. Le chocolat chaud fumait dans les deux tasses. Le couple s’étreignait et s’embrassait à n’en plus finir. Heureux, tout simplement.


L’homme se tait. Le silence, comme une bulle, une enveloppe, un moment de recueillement, une ode au bonheur qui vient de franchir ses lèvres. Et puis, la conscience brusque du présent. Il marche dans les mêmes rues que ce jour de janvier, mais avec Finn. Les choses ont changé. Cet instant de pur bonheur, cet instant qu’il a raconté comme pour contrer sa tristesse, tout cela n’existe plus. Du passé, qui demeure pourtant dans sa mémoire, ses regrets… Il ne revivra pas ça. Jamais. Il a l’impression d’avoir laissé passer quelque chose sans en profiter. D’avoir perdu la partie. Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce tombé sur lui ? Qu’est-ce qui a foiré ? Ses pas l’ont conduit sur la plage, à nouveau, la pluie a cessé. C’était une brève averse, rien de plus. Et si la mort aussi en était une ? Si Nolwenn lui revenait ?

« Bah, tu ne bois plus de vin et tu te saoules avec du café, de mieux en mieux… »

Finn n’a pas entendu ce grognement, ou bien il ne s’en formalise pas. Enhardi par le lien tissé entre eux, ce lien-même qui s’installe à travers les mots, il risque les questions les plus délicates d’un ton pudique et laisse Yann y répondre à son rythme. Le respect de cet homme qui fait plus du double de son âge demeure, mais l’indiscrétion, encore timide, prend le pas. Et les sentiments dansent sur fond de paroles. Une manière comme une autre de s’exprimer.

« Vous avez parlé d’une maladie… Après l’accouchement, je veux dire… »

A leurs pieds, la mer avance et recule. Le vent laisse du sel sur les visages côte à côté, les faces si différentes. Masques de l’âme qui, parfois, en reflètent brièvement le contenu et qui accompagnent le vieillissement de l’esprit par les rides et les cicatrices.

« Vous voulez pas me raconter ?
- Une autre fois, mon garçon. Une autre fois.
- Mais je…
- Tais-toi. Tu es donc si pressé de m’entendre parler de malheur ? D’hôpital, d’alcoolisme et de prison ? Ces évènements sont arrivés l’un après l’autre. Et toi, tu veux les avaler d’un coup, risquer une indigestion de drame ! Pauline ne t’a donc pas suffi ? Il t’en faut encore ? Tu ne te rends pas compte que ce je te dis est vraiment arrivé ! Tu ne te rends pas compte que je l’ai vécu ! Pour toi, ce n’est qu’un roman !
- Excusez-moi, Yann, murmure le jeunot, honteux d’avoir insisté. »

Ils soupirent à l’unisson. Le ciel s’éclaircit, passe du noir profond au gris métallique. Les nuages qui masquent le soleil s’auréolent d’or.

« C’est rien, va. C’est pas ta faute, après tout, tu ne peux pas comprendre… »

Déjà, l’aube. Déjà, le jour qui se lève. Et la gare… Le chantier, la rue… La station balnéaire où ils sont au moment même… Tout va s’animer, et la nuit s’effacera des pensées des gens. Mais deux hommes auront changé. Appris. Deux inconnus se seront dévoilés, un peu.

« Allez, vas-y. Et prends soin de toi. »

Finn hoche la tête et s’en va. Après Nolwenn, après Pauline. Il laisse Yann seul. Mais ils se reverront. C’est l’essentiel. Ils se reverront. Au revoir, adieu… Au fond, c’est du pareil au même… La silhouette du DJ disparaît au coin de la rue. L’homme au regard d’acier, l’épave à souvenirs, risque un sourire. Petit, sincère. Le premier depuis longtemps.

Finalement, la vie continue.


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